« On va forer, baby, forer »: le slogan de campagne de Donald Trump a donné le ton, et ce n’était certainement pas un ton « vert ». À la suite de son élection en 2024, six grandes banques américaines ont annoncé leur retrait de laNet-Zero Banking Alliance(NZBA). Ce programme des Nations unies, qui visait notamment à mettre fin au financement des énergies fossiles, avait alors rassemblé plus de 150 banques à travers le monde. Mais depuis,« le programme est au point mort »,déploreChristine Marsal, chercheuse à Montpellier Research in Management,« alors même qu’il avait permis d’incroyables progrès ! »
Obligations vertes
Pour être plus précis, c’est la combinaison de la NZBA et des réglementations européennes élaborées depuis 2020 dans le cadre duPacte vertqui a permis au secteur bancaire d’entamer sa transition écologique. « L’Europe possède cette formidable force qui consiste à proposer des normes fixant des objectifs communs. Tout unensemble de réglementationsa ainsi été mis en place, introduisant de nouvelles obligations pour le secteur bancaire »,note le professeur, qui enseigne les sciences de gestion à l’IAE.
Pour garantir cette conformité, de nombreuses banques ont donc créé des postes, voire des départements entiers, dédiés au changement climatique. Leur mission ?« Mettre en place des indicateurs qui permettront de fixer des objectifs et de rendre compte du travail accompli en faveur de la transition grâce à des rapports détaillés et facilement accessibles, comme l’exige l’Union européenne »,explique le chercheur.
Mais comment une banque peut-elle contribuer à protéger la planète ?« Grâceaux obligations vertes, qui ont connu une croissance rapide dans le sillage de l’Accord de Paris ». Ces obligations peuvent financer les énergies renouvelables en proposant aux clients des placements dans ce secteur, ainsi que la recherche et le développement et les transports, notamment en favorisant les prêts destinés à l’achat de voitures électriques ou à la rénovation énergétique des logements. Mais les banques doivent encore convaincre leurs employés de vendre ces produits et leurs clients de les acheter.
Une structure solide
Christine Marsal a mené une étude de cas auprès d'un responsable RSE (responsabilité sociale et environnementale des entreprises) embauché par une banque régionale à Montpellier(« Asymétrie d’information dans la lutte contre le changement climatique : données empiriques issues d’une banque régionale française à la lumière de la théorie de la structuration », 2024). La chercheuse a pu mener deux séries d’entretiens avec des employés de la banque et avoir accès à divers rapports afin de comprendre comment la transition s’opère au sein d’une agence bancaire.
Sa thèse ? Montrer qu’un changement de pratiques est rendu possible par un double processus impliquant à la fois des structures internes et externes.« Cette théorie, connue sousle nom de théorie de la structuration forte, a été développée par le sociologue australienRob Stones », explique-t-elle. Elle soutient que le changement au sein d’une organisation peut être impulsé à la fois par des acteurs clés – qui influencent les structures internes des individus en modifiant leurs croyances afin de renforcer, par exemple, leur engagement dans la lutte contre le réchauffement climatique – et par les organisations elles-mêmes, en modifiant les structures externes par la création d’un service dédié au changement climatique ou en organisant des sessions de formation, des groupes de discussion, etc.
Un cas particulier
« Ce qui m’a convaincue de mener cette étude de cas, c’est le profil de ce responsable RSE », explique ChristineMarsal. « Il incarne pleinement son engagement et met tout en œuvre pour sensibiliser ses collègues à la réglementation et convaincre les collaborateurs de la nécessité de s’y conformer. D’ailleurs, tous les participants aux entretiens que j’ai menés reconnaissent son charisme et son influence considérable. »Ce responsable a notamment mis en place un réseau d’ambassadeurs au sein de la banque, qui jouent le rôle de relais à tous les niveaux de l’organisation.
Les entretiens menés par la chercheuse ont également révélé une certaine réticence chez certains employés.« Pour eux, cette réglementation n’a aucun sens ; ils veulent faire des affaires et estiment que les financiers n’ont pas à s’intéresser aux océans ». On observe égalementune réticence chez les clients de la banque, que Christine Marsal a pu interroger grâce à une série d’entretiens menés par ses étudiants, dans lesquels la crainte d’un investissement incertain, notamment en matière de produits verts, ou les soupçons de « greenwashing » font souvent office de freins.« Cela reflète un manque de confiance envers les banques, mais cela montre aussi que, lorsqu’il s’agit d’argent, l’environnement n’est plus vraiment une priorité. »
Sur la bonne voie
Cette observation n’empêche pas la chercheuse de tirer une conclusion positive de cette étude de cas. Et même si ces conclusions se limitent à cette banque et sont étroitement liées à la personnalité de cette responsable, Christine Marsal affirme :« Les choses changent. Le secteur bancaire évolue. Et les structures et les mentalités au sein de ce secteur mûrissent, tout comme celles des clients — pas tous, mais certains. La décision de la NZBA est certes un signe négatif, mais quelque chose est en marche. » Il n’en reste pas moins que cette voie doit être respectueuse de l’environnement.
Source originale :[LUM#23] Les banques se mettent au vert, contre toute attente – Université de Montpellier